Pour vous donner envie d'apprendre l'allemand. La réflexion personnelle d'une néophyte

 

Pour vous donner envie d'apprendre l'allemand :
quelques réflexions d'une néophyte enthousiaste

Béatrice Freund Weyl
 

 

 

Remagen-Maisons-Laffitte-Pour-donner-envie-d'apprendre-l'allemand

 

 

      On dit que l'allemand est une langue difficile. Je ne le crois pas. Ceux qui aiment la logique seront conquis. En cela, c'est une langue rassurante car elle a peu d'exceptions aberrantes. Son orthographe est quasi phonétique. Une fois qu'on en connaît les règles, on sait comment un mot se prononce, comment il s'écrit et où tombe l'accent. C'est très pratique pour apprendre; en entendant parler l'allemand, même un débutant peut saisir un mot nouveau au vol et trouver son sens dans le dictionnaire sans être obligé de poser des questions qui lui donnent le sentiment d'être ridicule, même si elles sont en fait légitimes. (A l'école, les professeurs stigmatisent généralement vos lacunes en bondissant d'indignation devant votre prétendue paresse ou votre bêtise et en se moquant de vos erreurs. Ils tuent systématiquement en vous le goût de poser des questions car à moins d'être spécialement masochiste, on apprend rarement par humiliations successives. Or il est normal et salutaire de (se) poser des questions, il est normal d'avoir du mal à entrer dans un code étranger donc déroutant, il est normal d'oublier cent fois certaines choses qu'on apprend et pas d'autres, jusqu'à ce que le déclic, différent pour chacun, se fasse et que la lumière soit. Fin de la parenthèse.)

      L'allemand, donc, est une langue qui présente peu de pièges. J'ai remarqué que les germanophones, sauf quand ils ont un fort accent régional ou qu'ils utilisent des expressions dialectales introuvables dans un dictionnaire de base, articulent mieux que nous. J'ai connu un malheureux Anglais qui a mis six mois avant d'oser demander ce que voulait dire "ch'ais pas" qu'il entendait à tout bout de champ mais n'arrivait pas à décrypter. Cela ne m'est encore jamais arrivé en allemand. Cet avantage vous rend beaucoup moins dépendant et permet de faire des progrès tout seul, ce qui est bien pratique car on n'a pas toujours un professeur sous la main.

      L'idéal, au fond, serait de réserver l'usage des professeurs à la résolution des questions auxquelles on n'arrive vraiment par à répondre seul, par le raisonnement ou à l'aide de livres ad hoc. J'ai eu ainsi une charmante prof allemande pour laquelle j'accumulais chaque semaine un stock de questions impossibles. Au début, quand j'ouvrais la bouche pour demander d'un air candide: "Was ist der Unterschied zwischen ...?" (quelle est la différence entre ...) ou "Was ist das Gegenteil von ...? (Quel est le contraire de ...), elle se rétractait telle l'huître qui reçoit un filet de jus de citron et disait: "Ach, Du machst mich verrückt!" (Ah! Tu me rends folle!). Quand elle a compris que je ne jouais pas à éprouver sa résistance nerveuse, mais qu'elle était ma source suprême et ultime d'information, elle s'est détendue et nos rapports sont devenus très amicaux.

      Pour ce qui est de la construction des mots, l'allemand fonctionne comme un Lego. Il s'agit donc de comprendre et d'assimiler un certain nombre d'éléments de base et on peut commencer à construire "son" allemand soi-même, avec beaucoup moins de risques de se tromper qu'en français ou en anglais, par exemple, parce que, répétons-le, tout y est extrêmement logique et concret. C'est souvent très drôle. Figurez-vous que les Allemands cousent avec des "chapeaux à doigt" et qu'ils se protègent du froid avec des "chaussures à main"! (Et pourquoi pas des "gants à pied", me suis-je souvent demandé ? Les Anglais ont dû se poser la même question puisqu'un grand magasin britannique vient de lancer la collection "Footglove"!)

      Il y a beaucoup de mots français que les Allemands nous ont chipés, soit tels quels, comme "Monteur" ou "Regisseur", soit réorthographiés, comme "Trikot", soit carrément phagocytés, comme ces innombrables verbes "reagieren", "manipulieren", "diskutieren", etc., qui vous donnent l'impression de pouvoir jouer à parler allemand. Quand je ne connais pas un verbe, j'essaye d'ajouter "-ieren" à un verbe français de même signification et souvent, ça marche! Les Allemands utilisent aussi des mots tombés en désuétude chez nous, comme "Friseur", et d'autres dont ils nous ont totalement changé le sens, comme "salopp" (= décontracté), "penibel" (= pointilleux) ou "partout" (= absolument).

      Une autre chose qui rend l'allemand très concret et qui fait qu'une personne qui parle cette langue est beaucoup plus près de la réalité des choses que nous, c'est qu'elle n'a pas besoin de passer par le grec et le latin pour comprendre ce que les mots veulent dire. Si je ne sais pas le grec, le mot "hippopotame" n'est qu'un signifiant exotique collé sur une grosse bête. C'est comme un nom propre, à première vue totalement arbitraire. En allemand, il est clair que c'est un "cheval de fleuve" (Flusspferd), comme la colombe est un "pigeon de paix" (Friedenstaube). Si je ne sais pas exactement ce que sont les méninges et que la terminaison "-ite" désigne une inflammation, le mot "méningite" ne m'évoque qu'une maladie mystérieuse. Un Allemand comprend d'emblée qu'il s'agit d'une "inflammation de la peau du cerveau" (= Hirnhautentzündung).

      En faisant le chemin inverse, la connaissance du grec et du latin pour un francophone est d'un grand secours pour apprendre l'allemand. C'est d'ailleurs très intéressant car cela permet sans cesse de faire un retour à l'étymologie et de mieux comprendre la construction des mots dans sa propre langue, d'observer les glissements de sens au fil du temps ou lors du passage d'une langue à l'autre, bref, de tenter de réduire l'arbitraire du signe, ce que je trouve très satisfaisant pour l'esprit. Prenez par exemple le mot "drücken" qu'on lit sur toutes les portes. On comprend rapidement qu'il s'agit de "pousser", ou "presser". Prenons à présent la préposition "aus" qui ressemble à l'anglais "out". Si l'on sait que "hors de" se dit "ex" en latin, on peut fabriquer "ex-pression": "Ausdruck" et "ex-primer": "aus-drücken", que ce soit des idées ou le jus d'une orange.

      En anglais, la langue regorge de doublons français ce qui fait qu'on se sent moins perdu au début, mais c'est à l'usage que les choses se compliquent. Ainsi, "you can express ideas, but not orange juice"! En français aussi, il est plus risqué de jouer à fabriquer des mots car de subtiles nuances sémantiques viennent entraver la logique de l'exercice. J'ai un ami anglais, fin latiniste et helléniste, qui essayait de s'exprimer en français grâce à ce genre de raisonnements. Soucieux de sa ligne, il s'est un jour inquiété chez le pâtissier du "coût carbohydratique" de la tarte aux myrtilles!

      En allemand, on s'expose beaucoup plus rarement à de tels problèmes car avec un peu d'entraînement, on constate que les choses se disent vraiment comme on le croit. Un autre domaine dans lequel les Allemands me paraissent beaucoup plus proches de nous, linguistiquement parlant, que les Anglais, c'est dans leur rapport au temps en général et au passé en particulier. Que celui qui a trouvé le moyen imparable d'expliquer en toute logique l'usage du "present perfect" anglais opposé à celui du prétérite, ainsi que des formes simples ou progressives de ces temps m'indique les bons ouvrages. Chaque manuel, chaque grammaire fourmillent d'exemples qui contredisent les règles qu'ils sont censés illustrer! Et je ne parle pas des différences d'usage entre l'anglais britannique et américain, qui ajoutent à la confusion.

      En allemand, pas d'états d'âme pour savoir si une activité qui a commencé dans le passé se prolonge ou non dans le présent, ou si le résultat d'un événement passé se fait encore sentir, si l'action dont on parle a vraiment lieu maintenant ou si elle est occasionnelle ou répétitive, j'en passe et des meilleures. (Qui a dit que l'anglais était facile?!)

      D'accord, en allemand il y a les déclinaisons et l'ordre des mots. Dans ce domaine, c'est le latin qui m'a le plus aidée à comprendre le fonctionnement de l'allemand, non seulement parce qu'il m'avait familiarisée dès mon enfance avec les langues à déclinaisons mais surtout, contrairement au grec moderne que j'ai un peu pratiqué et à l'anglais ou aux langues latines que je connais, parce qu'il a, comme l'allemand, cet ordre des mots surprenant pour un Français et auquel j'ai eu bien du mal à m'habituer.

      Au début de mon apprentissage solitaire avec "Assimil" et plongée dans un bain linguistique en immersion totale, j'ai été amenée rapidement à "parler au dessus de mes moyens" et à faire des hypothèses que je n'avais pas encore les moyens de vérifier. Ayant repéré cet ordre des mots étrange, sans connaître encore les règles qui le régissaient, j'ai décidé de sérier les problèmes. Mon but premier étant de communiquer afin de survivre dans un univers exclusivement germanophone, j'ai décidé que la déclinaison suffirait provisoirement à exprimer la fonction des mots dans la phrase, que l'ordre des mots était partiellement redondant et que je m'en occuperais plus tard. Sur le plan de l'efficacité, la stratégie était bonne. Mais j'ai eu du mal à changer mes habitudes quand mes progrès dans l'usage des déclinaisons m'ont permis de m'intéresser à la distribution des mots.

      Si je n'avais pas été cette autodidacte placée dans une situation d'urgence, j'aurais préféré attaquer les deux questions de front, mais plus progressivement. C'est ainsi que je ne comprends pas pourquoi les professeurs s'accordent à trouver difficile l'usage du génitif et à différer son apprentissage. Une fois qu'on a appris à utiliser provisoirement "von" suivi du datif (ce qui est paraît-il beaucoup plus lourd et inélégant à l'oreille d'un Allemand), on a beaucoup de mal à passer au génitif. En réalité, rien n'est plus "facile" ou plus "difficile" dans une langue. Quand j'ai commencé à suivre des cours, mes professeurs s'étonnaient que je sache, après six mois d'allemand, que ma voiture était "spritzig" (= nerveuse) ou ce qu'était une "Windkraftanlage" (= éolienne), mais j'avais appris ces mots au fil d'une conversation, au détour d'un paysage, bref, en fonction de mes besoins.

      Je me trouvais dans la situation d'un enfant de cinq ans qui parle d'un sarcophage. Les adultes sont stupéfaits qu'il connaisse un mot aussi difficile. Mais s'il a vu une image de ce tombeau et qu'on lui a dit: "ça, c'est un sarcophage", en quoi est-ce plus compliqué que "cornichon"? C'est une séquence phonique pas plus difficile à prononcer que Schtroumpf ou Goldorak et c'est le terme exact qui désigne la chose, alors pourquoi ne pas l'employer? Pour l'adulte, le mot "sarcophage" n'est pas directement compréhensible parce qu'il est d'origine grecque. De plus, il fait référence à une culture qu'un petit enfant ne peut connaître. C'est par rapport à ses propres références que l'adulte et le professeur décident de ce que l'enfant ou l'apprenant sont capables de comprendre.

      En fait, l'enfant comme l'apprenant adulte en langue ont soif d'apprendre. Il faut donc, outre l'information "standard" qu'on leur propose, accepter de répondre à toutes leurs questions afin de leur permettre d'affiner au plus vite leurs hypothèses. Il faut que l'interlangue que se crée l'apprenant puisse évoluer constamment et rapidement afin d'éviter la fossilisation des erreurs dans le processus d'acquisition.

      Après mes débuts solitaires (au moins en ce qui concerne l'élaboration théorique) avec Assimil, j'ai suivi un certain nombre de cours intensifs, semi-intensifs ou extensifs en France ou en Allemagne. Je n'ai eu dans les deux pays que des enseignantes germanophones. Enseignant moi-même l'anglais, je crie sans grand écho ma frustration de ne pas avoir "réponse à tout" dans une langue qui ne sera jamais pour moi qu'une langue seconde. En langue, il ne suffit pas d'être croyant, il faut être pratiquant. Un professeur de langue n'est jamais qu'un éternel apprenant, mais qui est malheureusement privé d'interactivité à ce stade de son apprentissage. Il lit, il écoute, il regarde des films, mais s'il ne peut séjourner souvent à l'étranger, s'il n'a pas d'amis patients qui le corrigent, comment se perfectionnera-t-il, comment répondra-t-il sans hésiter à toutes les questions de ses élèves, quitte à trouver ou à élaborer une justification théorique après-coup ? Comment sentir toutes les nuances, apporter toujours le mot juste, la locution idiomatique et actuelle, pour enseigner une langue vraiment vivante ?

      Je sais que peu de collègues partagent cet avis (et pour cause) mais ce passage par l'apprentissage d'une nouvelle langue n'a fait que me confirmer dans ma conviction de l'importance, même (et je dirais surtout) pour un débutant, d'avoir un professeur qui enseigne sa langue maternelle. Ce n'est certes pas une condition suffisante pour être un bon enseignant mais cela me paraît être une condition nécessaire, tout l'art du métier consistant ensuite à attiser la soif d'apprendre qui est en chacun de nous et à fournir à ses élèves les outils pour y parvenir ainsi que la façon de s'en servir.

 

            Béatrice Freund Weyl
            Université Marc Bloch (Strasbourg)
 



Les réactions

Avatar albert odillon

J'aime la langue allemande au français ou à l'espagnol ou l'italien,j'aime les déclinaisons seulement 4 cas,les majuscules que l'on met aux noms communs,les inversions quand il y a une préposition ou le rejet du verbe,les noms communs à rallonge qui peuvent dépasser les 20 lettres comme un nom de plus de 50 lettres,les Umlaute et le esset qui est propre à l'allemand,je trouve l'allemand plus facile que le français par exemple,dans les pays de l'est de l'Europe l'allemand est la 2ème langue apprise après l'anglais ou le russe

Le 10-10-2015 à 17:10:15

Réagir


CAPTCHA