Les Allemands : normaux, simplement normaux

En l'espace de deux mois, plusieurs scandales se sont abattus sur l'Allemagne, égratignant l'image vertueuse du pays. On ne peut que s'en réjouir : non, les Allemands ne sont pas plus honnêtes et droits que les autres. Ils sont simplement normaux.
Carsten se souvient encore, avec plaisir, de la coupe du monde de football 2006 qui s'était déroulée en Allemagne. Sans être particulièrement fan, il avait naturellement regardé certains matchs dans les cafés, profité de l'ambiance festive qui régnait alors dans les rues. Bref, participé à ce moment de communion nationale. "Avant cette date, les Allemands se demandaient encore : est-on vraiment aimés dans le monde ?", analyse Gunter Gebauer, sociologue spécialiste du sport. "La coupe du monde 2006 avait positivement répondu à cette question." Le pays était parvenu à montrer une autre image, celle d'un peuple ouvert, cosmopolite, accueillant. Le slogan n'était-il pas : "Die Welt zu Gast bei Freunden" (traduit en français par Le rendez-vous de l'amitié) ? Berlin a particulièrement profité de cet élan avec un afflux touristique sans précédent par la suite. À tel point que les historiens et philosophes n'hésitent pas à parler d'une date-clé dans l'histoire de l'après-guerre : le pays pouvait enfin revenir la tête haute sur le devant de la scène.   Et patatras, dix ans après, le Spiegel révèle que le Sommermärchen, le conte de de fée de l'été 2006, n'a jamais existé. L'Euro aurait été acheté. Des soupçons de corruption d'un montant de 6,7 millions d'euros planent sur la fédération allemande de football et sur le Kaiser, Franz Beckenbauer. "En tant que fan, on se sent naturellement trompé", regrette Michael Quante, professeur de philosophie à l'université de Münster. "Mais la réalité du sentiment éprouvé à l'époque ne doit pas être remise en question : nous devons nous réjouir du fait qu'avec cet événement, nous avons appris quelque chose sur nous-mêmes et que nous avons pu le montrer au monde. Seulement, cette joie n'est plus tout à fait innocente."


Les idoles à terre 
 

L'affaire aurait pu égratigner à peine l'amour-propre des Allemands si elle n'était intervenue un mois seulement après la révélation d'un autre scandale. En septembre, Volkswagen, chantre proclamé de la qualité automobile allemande et du "Made in Germany", reconnaissait avoir triché en installant sur 11 millions de véhicules un logiciel permettant de déjouer les contrôles antipollution alors que ses voitures émettent en réalité entre 10 et 40 fois plus que le seuil autorisé. "On constate aujourd'hui que deux de nos fiertés nationales, l'automobile et le foot, sont corrompues", déplore Gebauer. Forcément, l'image du bon élève se fissure. Du fait de leur passé, "les Allemands oscillent entre une image trop négative d'eux-mêmes et un excès de confiance", poursuit le sociologue qui n'hésite pas à malmener ses concitoyens. "Quand tout va bien comme en ce moment, nous sommes convaincus d'être meilleurs que les autres : on fabrique des voitures plus performantes, on est plus écolos, plus honnêtes..." Une position de donneur de leçon qui alimente régulièrement le German basching à l'étranger. On l'a vu lors de la crise grecque. Poussé par la presse tabloïd, le pays et sa chancelière ont pendant des mois maintenu une position intransigeante sur la dette, au motif que les Grecs avaient triché sur leur budget. Il y a trois ans, les Espagnols et les Portugais étaient également pressés de faire des réformes drastiques pour adopter une rigueur budgétaire à l'allemande et renoncer à un mode de vie un peu trop "nonchalant". "Quand on tient ce genre de discours, il faut être irréprochable", s'indigne aujourd'hui Elli, une jeune grecque installée à Berlin depuis trois ans et qui a beaucoup souffert que ses compatriotes soient ainsi montrés du doigt. "Les Allemands devraient commencer par balayer devant leur porte !" Une opinion très largement répandue quand on parcourt la presse ou les blogs européens

 

La chimère du modèle allemand

S'il n'est pas certain que ces scandales changent l'attitude d'Angela Merkel et de ses ministres vis-à-vis de la Grèce, ils conduisent toutefois à une certaine normalisation entre les pays. "Pourquoi l'Allemagne devrait-elle forcément être plus intègre que les autres", s'interroge ainsi Richard David Precht, philosophe et auteur à succès. "Nous ne devrions pas faire comme si nous vivions dans une culture intrinsèquement honnête, personne ne nous croit." D'ailleurs, cela pousse les observateurs à épingler le moindre faux-pas, même ancien : les retards dans les chantiers de construction, la corruption des grandes entreprises, les plagiats des ministres en poste... Les philosophes s'accordent sur un point : c'est une erreur de considérer un pays comme un tout, comme si chaque individu partageait les mêmes valeurs. Cette généralisation conduit aux clichés. Il est, au contraire, formé par une multitude d'individus, ayant chacun plusieurs facettes. "Le modèle que nous avons tenté de vendre à l'extérieur n'existe pas", conclut de fait Gunter Gebauer. "Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires que nos voisins. À nous maintenant d'inventer une nouvelle image plus nuancée et réaliste."
 

Source / Quelle: Site-Web-Paris-Berlin

 



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